Catégorie : Presse Billie

Chronique de Nicolas Houguet – 01/2013

J’attendais Billie, comme beaucoup d’admirateurs de Marie Cherrier. L’avènement de cette héroïne, annoncé depuis longtemps, a connu quelques retards. Depuis ma rencontre et mon entretien avec Marie, elle ne m’est jamais sortie de l’esprit. Son intransigeance, ses révoltes, son ambitieuse nouvelle direction… Tout cela me revenait régulièrement, au point de m’inspirer un nouvel élan d’écriture. Rencontrer Marie aux prémisses de Billie, c’était céder à la force d’une tempête. De celles qu’on attend. Elle m’a fait parvenir le disque hier. J’ai retenu mon souffle en lançant la lecture. Et je me suis laissé emporter par le sien, comme dans un grand frisson, sans opposer trop de résistance. Ainsi qu’on me l’a joliment écrit après mon interview d’elle, je partage après tout, les mêmes combats, les mêmes colères que la belle chanteuse… il n’était pas difficile de me sentir chez moi.

 
 
L’intro de « Comme tu m’vois » est une fausse piste malicieuse. Une ligne d’accordéon qui rappelle la Marie Cherrier des premiers temps. C’est un fil qui se renoue. Elle se métamorphose pourtant, émancipée de son ancienne image, à l’entrée d’une batterie énergique. Elle est là où on ne l’attend pas, fière, désinhibée presque. Elancée comme une figure de proue. Elle a créé ce personnage, Billie, pour traduire cet état d’esprit. Ce double s’avère insaisissable et changeant, échappant à toutes les étreintes, à toutes les chaines. Elle décolle, indifférente à l’apesanteur, affirme sa présence, sa volonté de tout foutre au l’air. Elle est descendue de sa branche et ne sera pas de ceux qui demeurent sur leur banc, prisonniers de leurs jugements, passagers furtifs au milieu de la pluie. Elle se présente en aventurière, à l’orée des grands espaces qu’elle veut explorer, libérée de tous les jougs, de toutes les étiquettes. On revient à l’accordéon pour conclure. Mais on sent bien que Marie se définit dans ce premier envol. Comme un coup de poing. Elle apparaît plus incarnée, plus directe aussi.
 
« La Cavale » traduit sa volonté d’échapper à la médiocrité qui standardise les existences. Toujours ce quelque chose d’adolescent qui m’avait d’abord  ému et attiré dans son univers, cette rébellion sans cause. Elle se place du côté des errances, des hors la loi, de Bonnie and Clyde et des amants célestes, dont la relation fusionnelle ridiculise le quotidien. Elle incarne une colère aussi, énergique, dont on sent qu’elle la portait depuis longtemps. Billie propose de braquer du rêve (puisqu’il n’est donné à personne, autant le prendre de force). Ici elle est amoureuse, veut accomplir son destin auprès d’un complice. Mais une telle liberté peut-elle s’enfermer dans une étreinte ? Peut-être. Le besoin d’un élan, d’une passion pour dépasser toutes les réserves et simplement devenir soi-même, auprès de quelqu’un qui vous en donnerait le courage. Exister comme un défi, faire un grand bras d’honneur aux morts que se croient vivants. Insolence candide et merveilleuse. Un amour qui permettrait d’esquiver toutes les balles.
 
Musicalement, ce qui saisit d’abord c’est l’énergie, ce côté Rock très affirmé qu’on ne connaissait pas à Marie. J’ai songé à Blondie. A ce rock élégant, électrique, entrainant, irrésistible. Et l’héritière de Renaud ou Brassens épouse à merveille ces rythmes plus anglo-saxons. Il y a un rapport plus immédiat et viscéral de la mélodie aux textes. L’émotion est certes un peu différente, plus déroutante. On n’a pas l’habitude de textes en français qui parviennent à trouver cette harmonie, ce groove. C’est ce que Michael Désir, qui a composé l’album avec elle, a apporté à Marie Cherrier. Il a décomplexé ses influences. Cela se traduit dans l’orchestration raffinée, dans les chœurs, dans la production plus riche et plus audacieuse. On a changé de tradition. On a explosé les carcans trop rigides. Marie se fait plus inclassable. A la manière de Gainsbourg.

L’influence du grand homme plane sur ce disque, en particulier dans « Collée à ta bouche ». On connaissait la tendresse qui émanait des compositions de Marie. On ne l’avait jamais entendue si sensuelle. C’est sa « première véritable chanson d’amour » ainsi qu’elle me l’avait fait remarquer avec un sourire. Elle commence par un arpège de guitare qui rappelle un peu « Je suis venu te dire que je m’en vais ». Et puis l’étreinte commence, d’un érotisme explicite et poétique. L’amour physique n’est pas toujours sans issue. Ici il est transcendé, dans l’union de deux êtres, sensibles et électriques, réagissant à chaque mouvement, à chaque inflexion de voix, à chaque frisson. Quand deux corps se transforment en univers et arrêtent le temps. On s’abandonne à la chorégraphie des hanches, l’air qu’ils confondent dans un baiser, les mots qui s’étouffent. On se rend à cet oubli voluptueux, à cette union à la fois très intime et très céleste.
 
 « Ma Parole » décrit l’inspiration, incontrôlable, imprévisible comme toutes les grâces. Cette expression va animer les pages comme une offrande, à qui pourra l’entendre. Elle est inviolable, incorruptible et volatile. Cette parole est polymorphe, changeante et capricieuse, il faut savoir en saisir les nuances. La prendre comme elle vient et même à contrepied. Cela commence par une ligne de guitare. Puis le thème se développe, en un rythme africain qui apporte une nuance inattendue à ce texte en liberté. La « parole » est dérangeante peut-être, mais vivante, et dédiée à ceux qui en sont privés. Marie dénonce aussi la supercherie de nos sociétés connectées qui la banalisent, la relâchent, la négligent. Quand les mots se croient libres et ne veulent plus rien dire. Ils doivent au contraire garder tout leur poids. Même au milieu de la confusion et de la surabondance des tweets et des statuts sans âme (qui sont autant de baillons, d’assourdissants néants). De belles harmonies vocales ponctuent ce morceau, d’apparence légère et désinvolte. D’apparence seulement. M’est revenu en le découvrant quelque chose qu’elle m’a dit : elle voulait entretenir un langage soutenu, car l’ordurier n’a plus rien de provocateur. J’avais trouvé ça très beau. Il importe de demeurer poétique et dense.
 
 
« Gouache story », il y a là de nouveau quelque chose de Melody Nelson et des autres chefs d’œuvre gainsbouriens des seventies. On retrouve cette poésie parlée, mise en scène dans un morceau électrique et rageur. Billie s’impose comme l’icône des temps troublés, sur le capot d’une Mustang. Elle témoigne des larmes et du sang. Ce sont les couleurs dont elle couvrira sa toile, les tons premiers de sa palette. Dans la détresse, dans la douleur, dans la colère et dans le chaos suggérés par une instrumentation tourmentée. C’est une urgence que l’on ressent ici très fort. C’est ainsi que Billie signera son oeuvre. Elle est nourrie toute entière d’esclandres, de flammes et d’indignations. Et de guitares électriques.
 
« A tes dix doigts » souligne l’indépendance de Billie. Insoumise, insolente, jamais véritablement captive, jamais sous l’emprise de quiconque. Alors qu’on la découvrait amoureuse et pleine de grandes aspirations dans « La Cavale », elle ne s’offre ici à personne et ne sera dupe de rien. Celui qui veut la suivre dans ses eaux profondes, elle l’attaquera. Sa sauvagerie ne se laissera pas domestiquer. Elle est celle qui ramènera l’orage comme seul fruit de ses voyages. Dangereuse, volcanique et vénéneuse, elle ressemble à ces gens douloureux, pas tout à fait de ce monde, dominés par leurs douleurs et leurs révoltes. On ne saurait les suivre jusqu’au bout de leur intransigeance, de peur de s’y brûler. Même si on pourra un moment les retenir au creux de nos bras, jamais ils ne nous appartiendront. Et ils poursuivront, entêtés et incandescents, leur trajectoire irrémédiablement solitaire, sans chaines, sans compromis et sans attaches. Elle a quelque chose de provocant et d’insupportable, Billie. D’une insoutenable intégrité. Elle est avant tout l’incarnation d’un absolu.
 
Le violon s’élève au milieu de la tempête et annonce « J’m’appelle Billie ». Puis c’est le retour de l’accordéon, soutenu par une batterie résolue. Et le phrasé de Marie est plus tranchant que jamais, avec cette poésie mi-parlée mi-chantée qui lui est propre. Elle est débordante des sentiments et des convictions qu’elle incarne à chaque mot. Cette chanson qui met un cœur à nu et portraiture l’héroïne, je l’avais découverte en juillet, au détour d’une émission de radio noctambule où Marie présentait son futur album. Et c’est cette chanson là qui m’a vraiment accroché. Car on sortait des standards, et c’est grâce à elle que j’ai saisi l’intention et surtout les raisons du silence de la chanteuse, deux ans après son dernier album. Je me suis dit : elle a changé de peau et a changé d’envergure. Elle explore toutes ses facettes musicales grâce à Billie, les assume toutes avec un air de défi (« Au ciel crie ton nom / Et que le diable l’emporte »). C’était beau, parce que c’était casse-gueule comme un saut dans le vide. Et ça m’a touché véritablement. Ça et la conviction que si je rencontrais une fille comme Billie dans la vie, j’en serais éperdument amoureux (pour mon malheur).
 
 
Billie est espiègle au milieu des orages, dans « Scotch ». Enjôleuse, ensorcelante, irrésistible. Elle connaît son pouvoir, celui des baisers dont on ressent la trace, longtemps après qu’ils aient été donnés. Les parfums qui demeurent, même après longtemps d’absence. Guitares joueuses, cadence rapide, comme s’il fallait se faire au pas de la fugitive. Des réminiscences de Gainsbourg aussi toujours (période Rock around the bunker). Elle a une insouciance teintée d’ingratitude, puisque les coups que Billie décoche, elle n’en garde pas la mémoire. Contrairement à « la Funambule » des œuvres de jeunesse de Marie Cherrier, cette liberté-là ne se laissera pas passer la corde au cou. Et ici elle joue avec les mots et leurs sonorités. Elle a un débit de mitraillette. Et s’abandonne finalement à la fièvre des choeurs.
 
« Billie Brouillard » faisait également partie de mon coup de foudre initial pour Billie. J’avais pu l’entendre également. Je crois même que c’était la première. Et plutôt que de me laisser entrainer comme d’autres au confort du « Marie Cherrier, c’était mieux avant », je me suis laissé emporter. Parce que, comme je l’avais dit à l’époque du premiers article que je lui ai consacré, Marie Cherrier est une exception. Je n’aime généralement pas les bastions de la chanson française (hors des classiques Brel, Brassens, Renaud ou Barbara). Si je l’ai aimée, c’est d’abord pour ses textes qui me touchaient.
 
Quand j’ai découvert « Billie Brouillard », j’y ai vu une cathédrale. De ces grands morceaux hors normes et polymorphes dont seul Gainsbourg a eu l’audace dans l’hexagone. Se placer sous ce patronage pour quelqu’un qui était considérée à tort ou à raison comme une « chanteuse à textes », c’était héroïque. Ça m’a rappelé le documentaire sur Bob Dylan No Direction Home, et la trahison excessive ressentie par les fans quand il est passé à l’électricité. Toutes proportions gardées, Billie crée ce genre de fracture. Et ce morceau en particulier, aux accents parfois psychédéliques, avec ce refrain tapageur (« Une corde juste ciel / Sa tête à la belle »). Le personnage se fait plus que jamais l’emblème du chaos. La figure de proue d’un bateau ivre où les sons tourbillonnent en différentes couches (les violons affolés, les chœurs languissants, le portrait murmuré dans la tourmente…). Marie lui donne ici toute son ampleur. Toute son ambition. Toute sa folie.
 
 
« Lou, pour la suite… » est tissée d’une inquiétude, concernant le futur et les doutes qu’il contient. Les avenirs dont on est déjà las, tant ils semblent être déjà vécus. Pleins des fardeaux que l’on ne saura plus porter. L’éternel retour des douleurs identiques. La lassitude peut-être, soutenue par des arpèges de guitares qui ressemblent à des complaintes lancinantes. Garder une étincelle, débusquer un vestige de foi, suspendre et déjouer un moment la farce cruelle du temps. Et toujours, ces mots qui chantent. Ils marquent autant par leur son que par leur sens.
 
« T’es où ? » conclut le disque sur une réflexion que je me faisais en l’écoutant. Je songeais aux icônes récupérées sur les T-Shirts, à Che Guevara. A ces symboles de révoltes vidées de leur sens et de leur complexité par les dieux du marketing. Billie est présentée comme un symbole. Mais comment trouver son équivalent au monde sans qu’il soit dévalué ? La question est ouverte. Je me demandais si Marie allait la poser. Et dans la mélancolie de l’accordéon, elle déplore cette absence, le désœuvrement, la désillusion que l’on ressent quand on n’a plus de symboles, plus de causes, plus d’interprètes à nos espoirs ou à nos fureurs… Où sont-ils en effet, tous ces grands insoumis dont pas mal d’entre nous portent le deuil permanent ? « Ils sont tous morts ou dingues ». On est saturés de fantômes glorieux, d’idéaux volatilisés, du souvenir des « bandits honnêtes ». Elle égrène la liste des grands disparus qui ne ruent plus dans les brancards, dont on célèbre à l’occasion la vie dans des grands messes cathodiques, hypocrites et complaisantes. Et nous demeurons là, insatiables et inconsolables, dans l’attente de quelqu’un qui nous réveillera.
 
Dans l’attente de quelqu’un comme Billie.
Nicolas Houguet

Découvrez d’autres articles de Nicolas Houguet sur son site : www.nicolashouguet.com